La notion de malédiction évoque de prime abord les délires cinématographiques sur les Pharaons vengeurs, les momies qui se déplacent toutes seules avec des problèmes dentaires et oculaires patents, et se rapporte à un substrat de croyances que notre civilisation occidentale, depuis les Lumières, a relégué dans le domaine de la fantaisie ou de la supersition.
Au cinéma, les personnes atteintes de malédiction
ont souvent des problèmes relevant de la
chirurgie esthétique. Mais que fait la Sécurité Sociale?
Mais peut-être est-il possible de considérer ce phénomène comme ayant quelque fondement de réalité, enraciné dans la notion de parole (ou de pensée) créatrice.
De fait, nos paroles et nos pensées créent de véritables mondes, accordant au langage une fonction créatrice dont les Grecs s'étonnèrent, dans notre âge, parmi les premiers - et dont ils abusèrent, les Sophistes les premiers, et il fallu toute la patience méditative d'un Socrate pour le ramener à juste mesure, ce qui n'empêcha pas ses auditeurs, confus de leur ignorance enfin révélée, de le qualifier de sorcier (goeteus).
Mais la parole véhicule par ailleurs une puissance polarisée, constructive ou destructrice. Un mot d'encouragement, et l'âme se reprend à espérer; une parole blessante, et la voilà qui se sent rejetée.
Mais il ne s'agit pas de processus purement psychologiques; il semble bien qu'une certaine force, ou puissance, soit associée à nos paroles, sur un plan jouxtant le physique et le psychologique, dont l'existence et le statut sont à nos yeux modernes il est vrai peu clairs.
Par ailleurs, des curieux quelque peu désoeuvrés ont fait l'expérience suivante: mettant côte à côte deux plantes, ils ont envoyé jour après jour des injures à l'une et des compliments à l'autre. Que croyez-vous qu'il se passa? La plante arrosée d'injure, pour ainsi dire, se mit à dépérir, alors que l'autre grandit en croissance et en beauté.
Exemple de transmission psychogénéalogique
d'une "malédiction" (deuil mal fait)
Une redécouverte récente de la psychanalyse
Les psychologues, de même, connaissent l'impact des paroles constructrices et destructrices et leur influence parfois dévastatrice sur la croissance des enfants. Freud, dans son Malaise dans la civilisation, associe le "mauvais sort" au surmoi, en des analyses finalement un peu courtes, mais qui ont le mérite de souligner le rapport avec un interdit parental.
Il semble en effet que ce soit l'autorité parentale qui est susceptible de maudire, revers du phénomène opposé qui est celui de la bénédiction. Le fils ou la fille, dans les sociétés traditionnelles, demeure un serviteur, et doit s'acquitter de des devoirs filiaux et domestiques avant d'entrer à l'âge adulte, muni de la bénédiction paternelle pour le reste de la vie - ou de la malédiction, comme Cham (ou plus précisément Canaan), le fils de Noé, etc. Israel, présenté à la fois comme un fils et un serviteur de Dieu, se voit gratifié de bénédictions et menacé de malédictions en fonction de ses réponses aux commandements divins. La Grèce Antique, pareillement, a construit l'art de la tragédie sur le principe de la malédiction - dont le cycle d'Oedipe est un exemple paradigmatique.
La psychanalyse a redécouvert récemment le thème de la malédiction, mais dans une perspective transgénérationelle. Observant certaines récurrences dans les arbres généalogiques, certains praticiens ont émis l'hypothèse de connexions et de solidarités généalogiques inconscientes, par lesquelles des "fantômes" se transmettent. Fantôme étant ici une "représentation psychique", une image au sens de Bergson, qui peut hanter de façon obsessionnelle le sujet à la façon du poignard de Lady Macbeth. L'idée est la suivante: un événement traumatique, ou un crime grave non expié s'intègre au dispositif psychique de qui le vit, ou le commet; faute d'être résolu, il se transmet et se communique aux générations suivantes, qui l'intègrent pareillement dans leur inconscient. Ce dernier, alors, interfère de la façon usuelle avec la vie consciente de l'individu, qui se voit reproduire des schémas, des attitudes, des actes inconsciemment calés sur le passé générationnel.
Ici, on le voit, la malédiction est à entendre dans le sens le plus vaste, qui ne semble pas avoir de lien avec un interdit paternel. En effet, un trauma quelconque, un deuil mal fait, une faute ancestrale sont tout autant causes de "malédiction" qu'une parole négative. Pourtant, la faute est bien une transgression, à savoir une transgression de la loi divine, source ultime de l'autorité paternelle. Ce qui est évidemment moins clair pour les traumas et les deuils.
Comme auteurs ayant abordé les premiers le sujet, on cite généralement Françoise Dolto, Bert Hellinger, Anne-Ancelin Schützenberger ("Aïe aïe mes aieux"), Nina Canault ("Comment paie-t-on les fautes de ses ancêtres") et Didier Dumas ("l'Ange et le Fantôme").
L'article suivant de Psychologies.com Il y a-t-il des familles maudites? met en perspective les problèmes transgénérationnels.
Thémis conseillant Zeus
Lois
Quelles sont les lois de la malédiction? Il semble qu'on puisse dégager les régularités suivantes
1) D'une façon générale, toute pensée ou parole négative porte. C'est pourquoi il importe grandement de maîtriser ses pensées, non seulement pour ne pas nuire à autrui, mais également à soi-même, le contrecoup étant inévitable.
2) Si une personne a une autorité sur une autre, la pensée ou parole négative portera en proportion de l'autorité de la première (vis-à-vis de la seconde).
Le cas paradigmatique est bien sûr un père vis-à-vis de ses enfants. Les paroles parentales modèlent et sculptent l'enfant pour ainsi dire. Elles peuvent se révélent d'autant plus dévastatrices qu'elles sont négatives.
Mais toute personne ayant autorité est concernée. Par exemple un homme d'Eglise, etc., peut délivrer une malédiction, malédiction qui a une puissance égale à son rang.
3) Les personnes maudites voient les événements autour d'eux tourner à leur désavantage, comme si le monde leur était devenu hostile.
4) Les personnes maudites voient leur propre volonté liée, ou paralysée, et tendant vers le mal ou l'autodestruction.
5) Les personnes sous le coup d'une malédiction peuvent prononcer des malédictions d'une force proportionnée à la malédiction sous laquelle elles sont. Cela vaut pour des groupements humains entiers. Evidemment, maudire, dans pareil contexte, est à la fois une violente tentation et une solution de facilité qu'ils ne peuvent que chèrement payer, s'enfonçant dans leurs problèmes.
6) Inversement, les personnes d'une grande sainteté peuvent porter des malédictions d'une force proportionnelle à leur sainteté. On retrouve là l'ambiguité bien connue du sacré.
Mécanisme
Les mécanismes sont assez simples à comprendre dans leur généralité, bien moins dans le détail.
Il semble que la parole affecte non seulement les strates conscientes du psychisme, mais porte son efficace jusque dans l'inconscient. Dans la malédiction, la volonté de la personne est liée à sa racine, d'une façon qui échappe à l'introspection (et pour cause), et voit s'attirer sur elle tous les malheurs du monde, souvent de son propre fait. Tous les efforts qu'elle fait pour se sortir de cette situation vont contre elle.
Théologiquement, il y a certainement un passage à un régime de justice, où la miséricorde divine joue moins.
Satan étant le "bourreau de la justice divine" (Sainte Catherine de Sienne, Dialogues), la malédiction comme paralysie de la volonté s'accompagne certainement de formes plus ou moins graves d'infestations voire de possession. On se souvient de Judas qui, après avoir pris une bouchée de pain des mains mêmes du Christ, se voit automatiquement maudit par ce geste même, et il est dit que "Satan entra en lui." (Jn 13:27). Ici, bien sûr, le cas est un peu spécial, dans la mesure où c'est par son attitude qu'il se maudit lui-même, non du fait d'une malédiction extérieure. Toujours est-il que les démons ont des droits légaux plus étendus sur la personne, qui se voit confrontée à de fortes tentations (exemple du suicide dans le cas de Judas).
Lever une malédiction
Une malédiction tombe lorsque son potentiel négatif s'épuise. Il n'est pas sûr qu'une malédiction puisse être levée, à moins de demander à son auteur de la lever, même s'il n'est pas certain que ce dernier demeure maître des paroles qui lui ont échappé.
Des phénomènes qui fonctionnent à l'échelle des groupements humains
Le phénomène de la malédiction ne fonctionne pas seulement pour les individus, mais pour les groupements humains tout entiers: nations, classes, sociétés, etc. qui se trouvent régis par de pareilles coïncidences. (Voir l'article sur les 700 ans de l'abolition de l'Ordre du Temple.)
Fin de la première partie de l'article.