§.1 Le 70ème anniversaire d'Hiroshima aura été commémoré avec discrétion, malgré quelques rappels historiques épars que quelque télespectateur curieux aura pu glaner ça et là dans les media. On aura été déçu, pareillement, par l'absence de débat véritable concernant la justification de cet acte de guerre sans précédent en termes d'éthique de la guerre.
Il est d'autant moins étonnant qu'une certaine coïncidence n'a été relevée par personne: en l'occurrence, le bombardement d'Hiroshima a eu lieu le jour de la fête catholique de la Transfiguration. On pourrait ne voir là qu'une coïncidence purement extérieure, imposée par les hasards de la gigantesque combinatoire qui nécessairement résulte de la collision de deux calendriers. Certes. Cependant, un examen plus approfondi des sources disponibles, révélant quelques apparentements aussi imperceptibles qu'intriguants, laissent cependant soupçonner davantage: une sorte d'accord synchronique entre des données culturelles éloignées mais qui, en raison de leur coexistence dans le même temps, semblent communiquer l'une à l'autre quelque chose de ce qu'elles sont. Un esprit métaphysique, sans doute, y pourra lire en filigrane la présence d'un ordre de choses plus élevé, dans lequel la raison d'être des événements s'inscrit dans la trame d'un tissu complexe d'harmonies et de corrélations qui leur confère rétrospectivement leur signification véritable.
En l'espèce, l'événement d'Hiroshima, qui a abasourdi le monde entier, doit être lu et compris à la lumière de la fête de la Transfiguration; pareil rapprochement, enfin, aide à comprendre les deux événements préfigurant un événement encore à venir: le dernier événement par excellence, l'événement clôturant le temps: le Jugement Dernier.
Avant d'en venir là, toutefois, un double excursus nous permettra de nous familiariser avec certaines données desdits événements. Double car il fait mention non pas au 6 août 1945, mais au 16 juillet 1945, date du test atomique dit "Trinity" à Los Alamos; en outre il se rapporte non au catholicisme mais à l'hindouisme.
§2. C'est à la tradition hindoue, en effet, que fit référence l'un des scientifiques présent à l'essai, à savoir Robert Oppenheimer (1904-1967), physicien de l'université de Berkeley et l'un des pères de la bombe atomique. Lors de l'essai "Trinity" du 16 juillet 1945, Oppenheimer ne put s'empêcher de faire référence à la Bhagavad-Gita, une épopée de 700 vers faisant partie du cycle du Mahabarata, composé vers le Vème siècle avant Jésus-Christ. Physicien aux intérêts éclectiques, il n'avait en effet pas hésité à étudier le sanskrit à l'Université de Berkeley en 1933 et portait sur lui un exemplaire de ce texte, qu'il consultait souvent.
La Bhagavad Gita présente un conflit eschatologique dans lequel la divinité, le dieu Krishna, encourage le prince Arjuna à entrer en guerre, malgré d'inextricables conflits d'allégeance envers des membres de sa famille. Pour le convaincre, Krishna n'hésite pas à se révéler à lui sous sa forme universelle, dans la plénitude de son essence divine, privilège qui ne fut accordé à personne avant lui.
Ce sont deux thèmes qui se retrouvent précisément dans le récit relaté par Oppenheimer de l'essai Trinity, motivant de ce fait ses références hindouisantes: la préoccupation morale envers l'utilisation de l'énergie atomique à des fins militaires, et l'impressionnante révélation de la puissance destructrice tapie au cœur de la matière. Il faut dire qu'Oppenheimer, qui avait quelques tendances pacifistes, demeura longtemps hanté par les possibilités nouvelles offertes par la nouvelle arme, et, plus tard, fut un inlassable promoteur du désarmement nucléaire tout en assumant pleinement les bombardements atomiques de 1945.
L'extrait video qui suit le montre en train de commenter l'essai nucléaire du 16 juillet:
« Nous savions que le monde ne serait plus le même. Certains ont ri, certains ont pleuré. La plupart étaient silencieux. Je me suis souvenu d'une ligne du texte hindou, le Bhagavad Gita; Vishnou essaye de persuader le Prince de faire son devoir et, pour l'impressionner, prend son apparence aux multiples bras et lui dit : « Maintenant je suis la Mort, le destructeur des mondes ». Je suppose que nous avons tous pensé cela, d'une façon ou d'une autre. » (Tiré de l'extrait video plus haut cité).
Une autre source rapporte l'histoire suivante: "un passage de la Bhagavad-Gita, l'épopée sacrée des hindous, fit irruption dans son esprit: 'si des milliers de soleil apparaissaient ensemble dans le ciel, leur éclat s'approcherait de la splendeur de la divinité' - cependant, une autre citation lui vint à l'esprit lorsque le nuage géant et sinistre apparut au lointain: 'je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.'(Robert Jungk, Brighter than a Thousand Suns: A Personal History of the Atomic Scientists, trans. James Cleugh, New York: Harcourt, Brace, 1958, p.201).
§3. Un scientifique féru d'hindouisme, interprétant le premier essai atomique en fonction de ses intérêts littéraire - pure coïncidence extérieure? Reprenons le texte même du chapitre 11 de la Bhagavad Gita, en y tentant un rapprochement avec la fête chrétienne de la Transfiguration - dont le détail sera exposé ultérieurement.
Comme dans la Transfiguration chrétienne, dans laquelle le Christ se montre à Jean, Pierre et Jacques dans sa gloire divine, Krishna se révèle à Arjuna dans la plénitude de son essence de divinité:
« Tout ce que tu désires et désireras voir, le mobile comme l’immobile, vois le à l’instant dans cette forme universelle, car tout s’y trouve, ô Gudâkesha. Mais tu ne peux Me voir avec les yeux qui sont tiens ; Je te confère donc les yeux divins par lesquels tu pourras contempler Mes inconcevables pouvoirs. » Sanjaya dit : ' Ô roi, à ces mots, Dieu, la personne Suprême, maître de tous les pouvoirs surnaturels, montre à Arjuna Sa forme universelle.' (11:7-8)
Pour en revenir au texte de la Bhagavad Gita, il est surprenant de constater que ladite 'forme universelle' exprimant le divin en plénitude, est présentée par analogie avec la lumière du soleil:, exactement comme le fait le récit chrétien de la Transfiguration qui parle bien de 'visage éblouissant comme le soleil":
« Si les milliers et des milliers de soleil, ensemble, se levaient dans le ciel, peut-être leur éclat s’approcherait-il de celui du Seigneur Suprême dans cette forme universelle. Les mondes, bien qu’infinis et innombrables, Arjuna les voit alors, tous rassemblés en un point unique, en la forme universelle du Seigneur. Sa radiance éblouissante, dont le flamboiement et l’ampleur sont semblables à ceux du soleil, rend Ta forme, parée de multiples couronnes, de masses de disques, difficiles à garder sous les yeux."(11:12, 13; 11.17)
Le contexte guerrier - qui n'était pas celui du 16 juillet mais allait être celui du 6 août, est indiqué quelques lignes plus loin, en un passage dans lequel apparaît l'expression "destructeur des mondes":
"Le Seigneur Bienheureux dit: 'Je suis le temps, destructeur des mondes, venu porter au combat tous les hommes de ce temps ; vous exceptés, les Pândavas, les guerriers des deux armées en conflit périront. Quant à toi, debout! Sois prêt à combattre. Triomphe de tes ennemis pour jouir ensuite d'un royaume prospère. De par mon ordre, il sont tous déjà morts. Tu ne seras donc, ô Savyasachin, qu'un instrument dans Ma main. Drona, Bhîsma, Jayadratha, Karna et les autres guerriers valeureux, sont tous déjà mis à mort. Combat sans trouble pour vaincre tous tes ennemis." (ch. 11, vv. 32-33)
Perspective de guerre sainte, révélation de l'essence en plénitude d'une divinité qui est en même temps destructrice des mondes: ici, la divinité dépasse toute conception ordinaire pour se révéler comme étrangère aux préoccupations et aux valeurs humaines. La divinité dans la splendeur de sa majesté et dans la rigueur de son jugement. Pour l'homme, éblouissement face à la transcendance divine, se révélant ici par excès, et non plus dans le silence et dans la nuit; stupeur face à la rudesse du jugement divin, qui anéantit les univers en un instant.
Comment s'étonner si la révélation de la puissance du feu nucléaire, jusqu'ici inédite, fut interprétée par un Oppenheimer hindouisant comme une hiérophanie, c'est-à-dire une manifestation divine au sein du monde des apparences, celle-là même qui, en l'occurrence, révèle à la fois quelque chose de la gloire divine, immensément éblouissante, et de son pouvoir destructeur. Hiérophanie vécue comme appel au combat eschatologique.
§4. La référence d'Oppenheimer à l'hindouisme est d'autant plus significative et remarquable que - on le sait - le national-socialisme lui-même fit d'amples références à l'hindouisme - dont l'eschatologie promettait précisément l'extermination des basses-castes non aryennes. Eschatologie interprétée sous le prisme de la séparation, de la haine, de la division. Et Oppenheimer, le juif hindouisant de New York et de Berkeley, mobilisa ces mêmes références pour motiver l'utilisation de la bombe atomique contre le Japon allié à l'Allemagne nazie.