Une des raisons qui ont longtemps causé une certaine ostracisation de Nietzsche en philosophie consiste dans son rapport ambigü au racisme. Nietsche, exaltant la "volonté de puissance", dont la soeur offrira bien après sa mort sa propre canne au Führer, etc. Le caractère littéraire de la pensée de Nietzsche a aussi freiné la diffusion de sa pensée, avant qu'il ne connaisse, avant la grande guerre, une certaine gloire qui ne fit que se confirmer par la suite.
Il existe indubitablement des passages péjoratifs de Nietzsche envers les Juifs dans son oeuvre; mais il faut rappeler qu'il en existe tout autant de positifs, et d'autres dépréciant le peuple allemand en le parant de tous les maux.
Le livre le plus sulfureux est certainement la "généalogie de la morale", dans lequel Nietzsche oppose la morale des forts, toute de domination et de puissance, à celle des esclaves, qui consiste dans la résignation et la soumission. S'il semble bien que Nietzsche vise surtout la morale évangélique de son temps, sa critique dépasse largement celle de la religion de son temps pour s'inscrire dans le rejet d'un type psychologique déterminé que diverses religions et philosophies viennent à illustrer.
Sa lecture, toutefois, n'échappe pas au biologisme de son temps, et les forces psychologiques dont il parle sont parfois objectivées comme déterminations raciales et biologiques. Lu au pied de la lettre, effectivement, et en faisant abstraction d'autres aspects de sa pensée, Nietzsche a pu se retrouver dans la pensée d'auteurs racialistes - qui ne l'ont d'ailleurs pas attendu pour fulminer leurs propres aberrations.
Inversement, Nietzsche devient plein de respect face à la Bible, qu'il reconnaît comme un livre inspiré: "c'est là le livre d'un peuple."
Plus davantage que l'opposition entre types psychologiques, la pensée de Nietzsche repose sur l'opposition entre deux usages de la force, la force étant, à la suite de Leibniz et de Spinoza, cette tendance du vivant qui est caractéristique de tout être comme tel. Dans le premier cas, une force en expansion indéfinie, qui ne fait face aux obstacles que pour mieux les surmonter: la valeur est alors "condition de conservation et d'accroissement" du vivant. Dans le second cas, une force végétative, qui se restreint et finit, selon Nietzsche, par périr.
Cette opposition métaphysique se prolonge dans une opposition maintenant théologique (ou théiologique pour parler comme Heidegger): l'opposition entre Dionysos, le Dieu de la vie toujours renouvelée, de l'extase et de l'ivresse, et du Crucifié, abîmé dans sa douleur salvatrice.
Les contradictions de Nietsche? Elles viennent précisément du fait que Nietzsche aura tenté de réunir, d'intégrer ces deux polarités de l'Etre.
Lors de son effondrement à Turin, le 3 janvier 1889, Nietzsche se proclamera à la fois Dionysos et le Crucifié, voulant réunir en lui pour ainsi dire toute l'humanité. Entreprise dangereuse, le soumettant à des forces colossales, desquels il ne pouvait sortir qu'en sombrant dans la folie.
Fait étrange, le Dionysos dont il se réclame n'est autre que le Dieu des Juifs dans certaines traditions, qui remontent à Plutarque (Propos de Table).
Shakespeare lui-même fera allusion à ces deux options existentielles fondamentales dans son Hamlet (act. III, sc.I), en évoquant deux types de noblesse possible: "souffrir les coups d'une atroce fortune" ou bien "prendre les armes contre un océan de problème, et, en s'y opposant, y mettre fin."
Ce qu'on peut également mettre en relation avec les deux messies du judaïsme, etc.
Permettons-nous pour finir une lecture cocardière - justement. Ces deux polarités ne sont-elles pas présent dans le drapeau français: le bleu et le rouge, la droite et la gauche? Et ne sont-elles pas à mettre en rapport avec le bleu et le rouge du drapeau de Paris (le bleu de saint Denis et le rouge de saint Martin)? Et la crise de folie de Nietzsche date du 3 janvier, fête de sainte Geneviève, patronne de Paris? Et sa mort du 25 août, fête de saint Louis?