Dans ce blog, après de longues semaines de silence, je vais finalement et courageusement faire mon coming-out: je suis contre le 'mariage pour tous.'
I. L'homophobie, contraire à l'esprit de Paris
En matière aussi délicate, il importe de préciser que s'opposer au "mariage pour tous" n'est pas synonyme d'homophobie. C'est ainsi que la plupart des contestataires de la loi Taubira ont souvent pris soin de se démarquer d'intégristes à la Civitas, qui vouent les homosexuels et les partisans de la loi Taubira aux mêmes feux éternels.
Au passage, remarquons que cette déclaration d'amour inattendue envers les homosexuels, de la part de manifestants qui affirment par ailleurs qu'ils ont "plein d'amis homos", selon la formule consacrée, semble parfois aller dans le sens d'un véritable "mariage pour tous" - mais il ne faut pas y tromper, il ne s'agit que d'une passade de circonstance.
Quant à l'auteur de ces lignes, il tient à préciser qu'il n'a hélas qu'un seul ami homo - ou plus exactement, avait, dans la mesure où la personne en question a rompu toute attache amicale depuis son entrée dans une secte (l'Education Nationale pour ne pas la nommer).
Par delà ces attitudes composées et plus ou moins franches, il existe cependant une raison décisive pour désapprouver l'homophobie: la longue tradition de tolérance de la France envers l'homosexualité, qui tire son origine dans la Révolution Française, et même plus haut. De la France, et plus précisément de Paris. En réaction au puritanisme excessivement répressif des religions et des cultures anciennes, Paris a toujours promu la tolérance envers les desperados et les maudits de l'affectif, homosexuels en tête. La Ville Lumière, qui s'est longtemps voulu aussi ville de l'amour, dernier refuge d'Aphrodite où lords anglais et américains esseulés venaient faire leur éducation sentimentale, a toujours pris un soin particulier à protéger, voire à chérir, la marginalité sexuelle, en témoignage de son esprit de tolérance.
N'est pas la ville de Paris, depuis la Révolution Française audacieuse libératrice, qui par le Code Pénal de 1791 - très libéral, et qui fut repris en 1810 - abrogea tout le dispositif répressif envers l'homosexualité? Ce qui provoqua l'essor de tout une culture homosexuelle au XIXème siècle, dans un climat plutôt tolérant, malgré le retour épisodique d'une certaine répression préfectorale ou politique, notamment dans les années 1940 et 1960.
Il n'empêche que Régis Revenin, dans une intéressante étude sur l'homosexualité dans le Paris de la Belle Epoque, note ainsi qu'"il semblerait que la population parisienne se soit montrée bienveillante, indifférente ou tolérante à l’endroit des homosexuels." C'est Paris, encore, qui, après avoir veillé sur l'équipée de Rimbaud et de Verlaine, offrit son hospitalité à Oscar Wilde, après son triste séjour dans les geôles de Reading. Ou encore assura à André Gide son succès littéraire, qui lui valut un prix Nobel de littérature grâce à des oeuvres qui, aujourd'hui, serait refusée par les éditeurs. Et permit à Marcel Proust de rédiger et de publier la longue épopée de la Recherche... Et protégea l'essor de toute une culture homosexuelle, littéraire comme cinématographique, marquée par des étoiles comme Jean Cocteau ou Henry de Montherlant, au point qu'Emmanuel Berl se vit proposer par Marcel Proust un "certificat d'inversion" afin de mieux entrer dans les milieux littéraires. Et autorisa encore toutes les marginalités, dans les années 1970 d'abord, puis sous l'ère Mitterrand ensuite. Et pour finir, se dota d'un maire homosexuel, le 25 mars 2001, en la personne de Bertrand Delanoë. Et, comme à l'habitude, tant pis pour la Province!
La tolérance de Paris, et de toute une culture politique française après elle, envers les déviances sexuelles, est davantage qu'une simple permissivité: elle procède, en toute logique, d'un parti-pris soigneusement assumé envers les mal-aimés et les marginaux, entendant les protéger et trouver comme une rédemption publique à leur état de malédiction grâce à une gloire littéraire, scientifique ou politique par elle généreusement conférée.
Cette longue tradition, cependant, semble avoir été brisée net dans les années 1990, jusqu'à aujourd'hui, pour des raisons qui se laissent malaisément circonscrire. Tout d'abord, l'influence de la mondialisation anglo-saxonne imposa à la vie politique française, pour le meilleur et pour le pire, des critères de moralité politique contrastant avec une certaine permissivité qui longtemps prévalut chez nos classes dirigeantes. Ensuite, aussi, la multiplication des scandales pédophiles depuis l'affaire Dutroux de 1996, multiplication qui, certainement, a profondément remis en cause la tolérance française envers les marginalités sexuelles en faisant obscurément pressentir à l'âme de la France qu'elle était allée trop loin. La conjonction de ces deux facteurs, combinés à d'autres, provoqua une remise en question aussi profonde qu'inapparente chez cette dernière, la conduisant paradoxalement à une soif de respectabilité, quitte à sombrer dans de multiples chasses aux sorcières. Une ligne de fracture traverse ainsi les années 1990, clivant fatalement et définitivement la vieille France et son esprit tolérant, et la nouvelle qui peine à naître, et dont le premier réflexe va vers un retour à des normes plus conventionnelles et plus en phase avec les critères moraux de la mondialisation en marche.
Il faut comprendre le "mariage pour tous" précisément dans cette perspective: non pas d'un progrès, mais d'un recul de la tolérance, qui se manifeste pas une soif de normalisation à outrance, et dont un avatar inattendu est précisément le mariage homosexuel, qui vise à insérer les amours homosexuelles, traditionnellement marginales et maudites, dans un canevas légal qui l'enrégimente dans un nouvel ordre moral universalisant peu enclin à tolérer les disparités en matière de moeurs. Hérésie scandinavo-saxonne, bien éloignée de l'esprit français, et dont peu de commentateurs ont souligné l'aspect foncièrement régressif et, in fine, moralisateur.
Face à la crise d'identité que le modèle amoureux français traverse, il importe maintenant d'opérer une synthèse viable et originale du vieil esprit français de tolérance et de la réhabilitation de valeurs auparavant dénoncées comme bourgeoises ou trop étriquée. La rupture est consommée avec les temps anciens de la tolérance généralisée; cette France-là, qui fut aimée et célébrée par le monde entier, est bien morte pour être allée trop loin; mais rien ne dit qu'elle saura renaître avec audace, inventivité et, cette fois, sagesse et prudence.
II. Les périls de l'homophobie
Il existe une deuxième raison pour se méfier de l'homophobie, ainsi que de son inverse, l'inculpation d'homophobie, à savoir leur récupération politique intéressée.
La stigmatisation d'homophobie, en effet, fréquemment élevée à l'occasion des débats houleux autour de cette loi, paraît trop facile et systématique pour pouvoir réellement valoir comme argument de plein droit. Son utilisation partisane renvoie à un fait historique hélas peu connu: l'homosexualité fut historiquement décriée autant à droite qu'à gauche - et tolérée de même, par delà les fractures partisanes.
Une certaine droite française, dans les années 1960, par exemple, pouvait par exemple défendre en sourdine un certain élitisme homosexuel représenté par de grands écrivains - pourvu que les apparences fussent sauves, face à une gauche soucieuse de morale privée et publique. Les années 1970, post-soixante huitardes comme on dit, prônèrent inversement la grande libération des désirs face à un ordre bourgeois qualifié de terne et d'étriqué. Il en résulta, en 1982, la dépénalisation totale de l'homosexualité par la gauche au pouvoir, alors que l'opposition tremblante s'attendait à voir les chars russes envahir la place de la Concorde.
Il est loisible de remonter plus loin dans le temps pour s'apercevoir, à travers les cas, par exemple, de Frédéric II, du grand Condé, de Mazarin, du pape Paul III et de Michel Ange, que la politisation de l'homosexualité, avec son clivage camp de l'homophobie / camp de l'intolérance, est une invention récente.
Cette politisation date en effet du début de notre modernité politique dont elle relève en creux la tension constitutive, même si, auparavant, quelques disputes religieuses les avaient devancées (les Cathares contre le mariage, la Réforme contre la corruption romaine, etc.).
En outre, cette politisation demeure éminemment variable, l'homophobie passant sans complexe d'un camp à un autre. Qui se souvient ainsi qu'en Allemagne, dans les tristes années 1930, ce furent les socialistes qui accusèrent les nazis d'être des homosexuels débauchés, devant notamment le spectacle de Röhm et de ses SA? C'était aussi l'époque où Maxime Gorki, dans son Humanisme prolétarien (1934) assimilait l'homosexualité au fascisme. Evidemment, Röhm et les SA furent vite éliminés par Hitler, mais Himmler, dans un discours de1937, put encore se plaindre de l'atmosphère d'homosexualité qui pouvait se dégager d'une militarisation excessive de son pays. Toujours est-il que les homosexuels furent poursuivis, réprimés et envoyés en camp de concentration où ils dûrent arborer un 'triangle rose'. En URSS, la loi du 7 mars 1934 punissait de cinq ans de travaux forcés l'homosexualité, avec possible renouvellement de peine, trois mois avant la nuit des longs couteaux. Loi qui, précisément, désenchanta profondément André Gide dans son Retour d'URSS. L'on voit suffisamment que l'homophobie n'est nullement l'apanage d'un camp politique, et fut, selon les humeurs du temps, invoquée tant à droite qu'à gauche.
L'homophobie, comme la contre-accusation d'homophobie, relèvent du domaine de la polémique politique et doit être soigneusement distinguée des considérations juridiques et morales sur le mariage homosexuel.
(A suivre)